Éditorial de Shimon Samuels publié en anglais dans The Jerusalem Post
le 29 novembre 2020

https://www.jpost.com/opinion/jaccuse-in-the-shadow-of-dreyfus-at-the-european-union-650621

Depuis plus d’un an, le Centre Simon Wiesenthal soutient une employée juive espagnole, titularisée depuis 1996 et aujourd’hui haut fonctionnaire de la Commission européenne.

29 Nov. 2020
Cette salle de réunion où va se tenir un sommet des dirigeants de l’UE est spécialement adaptée
pour maintenir la distanciation sociale, au beau milieu de l’épidémie de coronavirus.
Siège du Conseil européen à Bruxelles, Belgique, le 16 juillet 2020 (photo Yves Herman / Reuters).

Le 26 août dernier, on a annoncé à l’employée qu’elle serait congédiée le 1er septembre. Elle s’est retrouvée avec son assurance maladie résiliée, en pleine pandémie de la Covid-19.

Depuis plus d’un an, le Centre Simon Wiesenthal apporte son soutien à cette employée juive espagnole, titularisée depuis 1996 et aujourd’hui haut fonctionnaire de la Commission européenne. En 2013, elle a été transférée dans un service diplomatique de l’UE, le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), pour travailler au Moyen-Orient (en Israël et dans les Territoires palestiniens).

L’un de ses collègues l’a informée que leur chef de division l’aurait soupçonnée d’espionnage pour le compte du Mossad. Elle a ainsi été transférée dans la Division turque, et chargée des dossiers antiterroristes.

Selon ses avocats, a alors commencé « une campagne calomnieuse... diffamatoire... aux connotations antisémites ». On l’a de nouveau soupçonnée de transmettre des informations à des représentants turcs. En 2016, elle a été licenciée « dans l’intérêt de ce service ». C’est ainsi qu’a commencé un processus long et douloureux.

Cette histoire est parue la semaine dernière dans l’hebdomadaire Paris Match (édition belge). Pour préserver l’anonymat de la fonctionnaire, l’auteur de l’article, Frédéric Loore, lui a donné le pseudonyme d’« Eva ». Loore a suggéré que cette histoire était digne d’un roman de John Le Carré.

Il s’est demandé si le SEAE avait été infiltré par une taupe du Mossad, ou si certains dirigeants de ce service s’étaient livrés au harcèlement par antisémitisme… s’il y avait une Mata Hari dans les rangs du service de l’Union européenne responsable de la politique étrangère et de la sécurité… ou encore, si c’était un complot fomenté pour se débarrasser d’une haut fonctionnaire d’origine juive encombrante…

« Eva » avait demandé une enquête pour savoir sur quoi ces accusations gratuites étaient fondées. « En fin de compte, il s’est avéré que c’était juste pour me nuire... Après six ans, on refuse toujours de me dire qui m’a accusée de ces faits et sur quelle base », a déclaré l’employée.

De 2017 à 2019, « Eva » a été mutée d’un département à l’autre : Amérique centrale, Prévention des conflits et Divisions de la sécurité et de la paix.

Ces allégations d’espionnage n’ont pas fait l’objet d’une enquête du conseil de discipline du SEAE, mais seulement « d’infractions aux devoirs contractuels » ; « d’absences injustifiées, d’actes d’insubordination, de refus de se soumettre à la hiérarchie, de refus d’accomplir certaines tâches, de contacts non autorisés et de divulgation de documents non publics ».

Fait intéressant, les rapports de novembre 2014 et d’avril 2019 ajoutaient : « La carrière de Mme… à la Commission et au Conseil se caractérisait déjà par un historique de difficultés avec ses supérieurs et un refus fréquent de suivre les instructions... De graves difficultés ont été identifiées dès son mandat à la Commission en 2005. »

Son avocat s’interrogeait : « Comment est-il possible qu’une personne aussi ingérable, qui a rejoint le service des institutions européennes en 1996, occupant des postes intérimaires, temporaires et auxiliaires, ait été nommée fonctionnaire permanente ? Comment est-il possible que ses supérieurs ne puissent néanmoins pas lui faire confiance, après lui avoir confié pendant quinze ans des postes de plus en plus importants à la Commission, au Conseil et au SEAE ? »

Le 13 mars 2020, le Centre Wiesenthal a écrit à Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au nom de cette employée de longue date, réitérant ses « allégations d’antisémitisme dans une série de traitements abusifs présumés, détaillés dans une lettre de ses avocats adressée le 31 octobre 2019 à Federica Mogherini, ancienne vice-présidente de la Commission européenne ». L’employée devait être congédiée le 1er avril 2020.

Notre lettre n’a reçu aucune réponse et elle a de nouveau été envoyée le 14 mai. Ceci a suscité une note, le 19 juin, selon laquelle l’affaire était désormais entre les mains du nouveau vice-président, Josep Borrell, et de la secrétaire générale du SEAE, Helga Maria Schmidt. On nous a promis « une réponse rapide ». Nous l’attendons toujours.

Le 24 juillet, une audience s’est tenue en Espagne, en présence du célèbre avocat espagnol du SEAE, Me Baltasar Garzón. L’employée et son avocat belge, Me Éric Boigelot, n’ont pas pu y assister en raison du confinement dû à la pandémie de la Covid-19. Les procédures et l’enquête pour « harcèlement et antisémitisme » n’ont pas été abordées et le directeur des Ressources humaines a affirmé qu’il « ne savait rien d’une plainte pour antisémitisme ».

Le 26 août dernier, on a annoncé à l’employée qu’elle serait congédiée le 1er septembre. Elle s’est retrouvée avec son assurance maladie résiliée, en pleine pandémie de la Covid-19.

Le 20 octobre est arrivée une lettre de la secrétaire générale du SEAE, Helga Maria Schmidt, adressée à l’Unia, une institution interfédérale belge présentée comme le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme.

La haut responsable du SEAE a affirmé « qu’il ne s’agissait pas là d’un cas de discrimination. Le personnel des Communautés européennes bénéficie de garanties contre la discrimination, l’inégalité de traitement et l’intolérance sur le lieu de travail ».

Pourtant, un récent rapport du Parlement européen « constate avec inquiétude que 135 affaires de médiation ont été traitées en 2018 dans les délégations et le siège concernant des désaccords non résolus sur les droits et obligations... y compris des accusations de harcèlement moral et sexuel ».

« Eva » constitue l’affaire n° 136 et, apparemment, ce n’est pas le seul cas d’antisémitisme. Un autre a fait surface... Ceci n’est pas sans rappeler une affaire, survenue il y a plus de dix ans, au siège de l’Unesco à Paris. Un employé a également été soupçonné d’espionnage pour le Mossad... L’affaire a été réglée par les Nations unies avec des dommages-intérêts appropriés.

À peu près au même moment, des membres du personnel de banques parisiennes et d’autres établissements n’ont jamais révélé leur identité juive. Ces marranes (Juifs cachés) se rencontraient dans une synagogue pour le shabbat. Ils m’ont raconté des histoires de torrents de haine anti-juive déversés par leurs collègues non juifs. Nous espérons qu’à l’heure qu’il est, ils se sont sentis capables de sortir du placard.

Notre « J'accuse pour Eva » sera un jour résolu. Et notre Centre sera toujours là pour assister d’autres victimes.

L’auteur de ces lignes est le directeur des Relations internationales du Centre Simon Wiesenthal.

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« Il n’y a pas de liberté sans justice. » (Simon Wiesenthal, 1908-2005)