Éditorial de Shimon Samuels publié en anglais dans The Jerusalem Post
le 11 octobre 2021
https://www.jpost.com/opinion/antisemitic-laureates-should-not-be-celebrated-681688

Agatha Christie, T.S. Eliot, Roald Dahl et Céline comptent parmi les lauréats antisémites les plus connus, alors pourquoi sont-ils encore célébrés ?

11 October 2021 1
Roald Dahl (photo Wikimedia Commons)

En ce 60e anniversaire de la mort de Louis Ferdinand Auguste Destouches (alias Céline), un débat sur une cache nouvellement retrouvée de ses manuscrits pose la question de leur contenu antisémite.

Céline peut-il être jugé de la même manière que ces trois autres lauréats intolérants ?

1) Agatha Christie (1890-1976), véritable bibliothèque de meurtres commis par la créatrice d’Hercule Poirot, dont les personnages juifs « ont le nez crochu et sont grippe-sous », a été pardonnée par les critiques car elle représentait un antisémitisme inhérent à la société anglaise.

Avant la guerre, lors d’une tournée au Moyen-Orient, l’ambassadeur d’Allemagne en Irak lui avait dit que « tous les Juifs de Grande-Bretagne devraient être exterminés ». À sa décharge, elle a mentionné cet événement dans ses Mémoires et, à la lumière des preuves de l’Holocauste après la guerre, ses nouveaux personnages juifs se sont vus adoucis. Ce changement ne s’est cependant pas opéré dans l’édition britannique, et ses éditeurs américains ont supprimé les passages incriminés.

2) T.S. Eliot (1888-1965) : de nombreux critiques soutiennent que « l’antisémitisme relatif d’Eliot est une chose, ses poèmes en sont une autre ». Contrairement à Agatha Christie, après la guerre, il n’a jamais manifesté de remords. Il admirait Charles Maurras, l’auteur antisémite de la France de Vichy, virulent nationaliste et fondamentaliste chrétien.

Un exemple : « Ma maison est une maison endommagée et le Juif s’accroupit sur le rebord de la fenêtre... Les rats sont sous les piles du pont, le Juif est en dessous de tout cela. »

11 October 2021 2
Agatha Christie (photo Wikimedia Commons)

3) Roald Dahl (1916-1990) a admis son antisémitisme dans une interview accordée à The Independent juste avant sa mort. La Monnaie royale a refusé de marquer le 100e anniversaire de sa naissance « car il était associé à l’antisémitisme ». En décembre 2020, la famille Dahl a présenté ses excuses pour son « histoire de l’antisémitisme ». On peut regretter que ces excuses aient été énoncées trente ans trop tard.

Abraham Foxman, alors directeur de la Ligue antidiffamation (ADL), avait déclaré en 1990  au New York Times : « Le talent n’est pas une garantie de sagesse. Encenser M. Dahl en tant qu’écrivain ne doit pas occulter le fait que c’était aussi un bigot. »

Cette citation significative de Roald Dahl est parue dans le New Statesman : « Il y a un trait de caractère chez les Juifs qui provoque de l’animosité, peut-être est-ce une sorte de manque de générosité à l’égard des non-Juifs... Même un salopard comme Hitler ne s’en est pas pris à eux sans raison. »

4) Céline (1894-1961), médecin de campagne et écrivain, est très tôt devenu pronazi, appelant à une alliance avec l’Allemagne « pour sauver la France de l’hégémonie juive ». En 1941, c’était un délateur, indigné parce que les Allemands n’exterminaient pas les Juifs de France.

Charles Baudelaire, le grand poète français, soutenait que la littérature et les arts poursuivaient un objectif qui n’avait rien à voir avec la morale. C’est ainsi que Céline, considéré comme le nouveau Baudelaire, est lu avec admiration bien que ses romans soient remplis de haine des Juifs.

En 2017, le gouvernement français a appelé son éditeur, Gallimard, à renoncer à réimprimer ses pires textes.

Une cache de manuscrits inédits, comprenant quelque six mille pages, a été révélée par un ancien journaliste de Libération. Ces manuscrits sont maintenant dans le domaine public, et deux familles éloignées de l’auteur s’en prétendent ayants droit, pour une somme évaluée à plusieurs milliers d’euros.

En 1944, Céline et son épouse fuyaient Paris libéré vers le château allemand de Sigmaringen, siège du gouvernement en exil du régime de Vichy – dont le maréchal Philippe Pétain, le Premier ministre Pierre Laval ainsi que d’autres collaborateurs.

Tous allaient être condamnés en France en tant que traîtres... mais ni Céline ni son épouse : ils s’étaient installés au Danemark. Une fois arrêté, Céline a continué d’écrire en prison. Il est finalement retourné à Paris, où il a été disculpé, mais ses dossiers ont disparu. Maintenant qu’ils ont refait surface, Gallimard a annoncé leur éventuelle publication, y compris probablement au moins trois romans antisémites, suivis d’autres documents.

Nous estimons que Gallimard a l’obligation publique d’éliminer tout langage qui incite à la haine des Juifs et d’utiliser les bénéfices des ventes pour les réinvestir dans une initiative visant à éduquer et combattre toute forme d’intolérance et de haine.

En outre, les excuses de la famille de Roald Dahl, trente ans après sa mort, coïncident avec un contrat d’un milliard de dollars avec Netflix. Nous estimons que la même générosité devrait s’appliquer dans ce cas.

L’auteur de ces lignes est le directeur des Relations internationales du Centre Simon Wiesenthal.