« Et si la guerre du Désert avait mal tourné ?... Les Juifs du Maghreb, en passant par l’Anatolie et le Levant jusqu’en Perse, n’auraient pas survécu ! »

Paris et Londres, le 14 mai 2021

Le Centre Simon Wiesenthal-Royaume-Uni et Harif, association des Juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA), basée au Royaume-Uni, ont uni leurs forces lors d’une réunion Zoom pour exposer l’histoire peu connue des Juifs de la région MENA qui ont souffert pendant l’Holocauste.

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Les conférenciers : Lyn Julius, Shimon Samuels, Reeva S. Simon, Rifat Bali, David Meghnagi,
Yves Fedida, David Dangoor et Graciela Vaserman-Samuels avec quelques-uns
des plus de 80 participants à la réunion Zoom.

Shimon Samuels, directeur des Relations internationales du Centre Wiesenthal, a ouvert la réunion. S’exprimant depuis Tel-Aviv, il a prévenu qu’en cas d’alerte à la roquette, il devrait se réfugier dans son abri. Il a demandé à Lyn Julius de prendre la relève jusqu’à son retour. M. Samuels, né à Londres deux semaines après la capitulation de l’Allemagne, se souvient de son obsession, quand il était enfant, pour l’eau. « La Manche, avec ses 48 km d’eau qui séparent l’Angleterre du continent, a sauvé les trois cent trente mille Juifs britanniques répertoriés dans le protocole de la conférence de Wannsee, destinés à l’extermination... »

M. Samuels poursuivait en ces termes : « Un autre facteur ‘‘et si’’ de l’Histoire coïncide avec la date choisie pour cette réunion Zoom. Le 13 mai 1943, l’Afrika Korps de l’Allemagne nazie signait sa reddition à Tunis. Et si la guerre du Désert avait mal tourné ?... Les Juifs d’Afrique du Nord n’auraient pas survécu dans la France de Vichy et à la merci des Einsatzgruppen allemands, les Yishouv juifs en Palestine sous mandat britannique auraient subi les appels du Grand Mufti Amin al-Husseini lancés depuis Berlin à une ‘‘intifada’’ et au génocide de tous les Juifs. »

Lyn Julius, fille de réfugiés juifs d’Irak, est journaliste et fondatrice de Harif. Son livre, Uprooted : How 3,000 years of Jewish civilization in the Arab world vanished overnight ( « Déracinés : Comment 3 000 ans de civilisation juive dans le monde arabe ont disparu du jour au lendemain »), a été publié en plusieurs langues et sera bientôt disponible en arabe.

Mme Julius a présenté l’activité croissante de Harif, association qui rassemble les Juifs de la région MENA, en particulier ceux victimes de dépossession, violence, humiliation et exil. Elle a relaté « la situation des communautés juives syriennes et irakiennes qui, déjà avant la Seconde Guerre mondiale, avaient vu la montée du nationalisme panarabe inspiré par le nazisme et le fondamentalisme religieux. Situation illustrée par le slogan du parti Baas : ‘‘Allah dans les cieux, Hitler sur terre !’’. En 1941, le pogrom anti-juif (Farhoud) des émeutiers de Bagdad a tué plus de cent quatre-vingts Juifs, faisant des milliers de blessés et détruisant habitations et magasins... ».

« Les forces britanniques, en nombre insuffisant pour assumer la charge du Levant, ont réussi grâce à l’aide de bataillons de volontaires juifs. Néanmoins, après avoir évité l’Holocauste, les Juifs de la région ont souffert, dans la période qui a suivi, de la montée des partis nationalistes antisémites au gouvernement. 70 % de la communauté juive a fui vers Israël en 1950... Aujourd’hui, seuls trois Juifs vivent en Irak. »

Reeva Spector Simon, ancienne directrice associée de l’Institut du Moyen-Orient de l’université Columbia, est l’auteur, entre autres, de The Jews of the Middle East and North Africa: The Impact of World War II (« Les Juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord : l’impact de la Deuxième Guerre mondiale »).

Mme Simon a mis en lumière « la situation géopolitique particulière d’un Iran indépendant et neutre d’avant la Seconde Guerre mondiale, où le commerce et l’espionnage allemands étaient très actifs. Pendant la guerre, l’Iran a servi d’échappatoire pour les Juifs d’Europe de l’Est et d’Union soviétique, aidés par l’ancienne communauté juive locale ». Elle a ensuite expliqué comment l’Algérie, gouvernée par la France de Vichy, « a été l’objet de sévères politiques d’aryanisation anti-juives – de la dépossession des droits et des biens aux camps de travail forcé. Ces lois ont même perduré un an après la libération du pays par les forces alliées... ».

« Au Maroc, la situation était très différente, grâce à des juridictions territoriales divergentes et à la protection du roi Mohammed V. Bien que certaines troupes juives démobilisées ou quelques réfugiés européens aient été internés ou enrôlés de force dans les chemins de fer transsahariens, la plupart des Juifs marocains ont survécu sains et saufs. Aujourd’hui, un grand nombre de ces familles vivent encore en paix au Maroc. »

David Meghnagi, né en Libye en 1949, a émigré en Italie en 1967. Psychologue clinicien, il dirige le département d’Études sur l’Holocauste à l’université Roma Tre. Il est également président de la Recherche sur la civilisation juive moderne et les études sur Israël.

M. Meghnagi a montré comment, « après une relative tranquillité sous la domination italienne, l’arrivée depuis l’Allemagne de l’Afrika Korps, les fluctuations du front et l’émergence du nationalisme arabe ont gravement affecté le sort des différentes communautés juives libyennes. De nombreux Juifs de Tripolitaine ont été déportés, par le biais de la Tunisie et de l’Italie, à Bergen-Belsen, tandis que les Juifs de Cyrénaïque se sont retrouvés soit isolés dans le terrible camp d’internement de Giado – où beaucoup ont péri –, soit ils ont réussi à rejoindre les forces britanniques et à lutter contre l’Axe. Quant aux réfugiés juifs venus d’Europe, ils ont été facilement raflés et envoyés dans des camps de concentration en Italie... ».

« En Tunisie, les Juifs tuansi (nom donné à la communauté la plus ancienne) ont subi les persécutions de Vichy et des nazis, tandis que les Granas (séfarades immigrés de Livourne) ont bénéficié d’une certaine forme de protection de la part des Italiens. Néanmoins, après 1943 et jusqu’aux pogroms de 1948, certains nationalistes musulmans libyens anticoloniaux, en adoptant également des clichés de propagande tels que l’identification d’Hitler au Mahdi, ont déchaîné la violence antisémite. »

Yves Fedida, né à Alexandrie en 1945, a été expulsé d’Égypte sous Nasser en 1956, à la suite de la crise de Suez. En 2002, il a cofondé l’Association internationale Nebi-Daniel pour la préservation du patrimoine religieux et culturel juif en Égypte.

M. Fedida a indiqué comment, « à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la communauté juive égyptienne, qui remonte à 2 500 ans, a lutté contre la propagande, l’infiltration et le recrutement de nationalistes musulmans locaux par des agents nazis. Quand les hostilités ont éclaté, de nombreux Juifs égyptiens ont rejoint les forces armées britanniques, voulant également faire rempart pour défendre la Terre sainte face à l’avancée des troupes de l’Axe... ».

« Après la guerre, les Juifs égyptiens ont promu l’immigration clandestine en Israël et la préparation de sa défense en vue de son indépendance, imminente. Pendant ce temps, l’égyptisation nationaliste d’après-guerre – soutenue également par des fugitifs nazis allemands – ciblait en particulier la communauté juive, entraînant aryanisations, harcèlements, violences et expulsions, pour construire une Égypte Judenrein. Aujourd’hui encore, le pays est empoisonné par un antisémitisme généralisé. Seuls cinq Juifs y vivent actuellement. »

Rifat Bali, basé à Istanbul, est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Turquie ottomane et contemporaine. Chercheur associé au Centre Alberto-Benveniste d’études séfarades à la Sorbonne, à Paris, il est lauréat de son prix 2009 pour ses publications sur la communauté juive turque.

M. Bali a évoqué les contradictions inhérentes à la Turquie neutre d’avant-guerre, « liée au Royaume-Uni et à la France d’une part, mais aussi ouverte au commerce avec l’Allemagne nazie, avec l’installation de deux banques allemandes et un marché florissant de chromite et de métaux... visant à attirer la Turquie dans l’Axe. L’attitude de la Turquie à l’égard des Juifs était un mélange de xénophobie systémique – qui touchait aussi les autres minorités – et d’antisémitisme pur et dur, comme l’illustrent les lois fiscales draconiennes et le travail forcé qui ont fini par pousser les Juifs à partir pour les Yishouv... ».

« Les réfugiés juifs d’Europe n’ont pu transiter par la Turquie en toute sécurité que s’ils étaient en possession d’un visa. Un seul diplomate turc, Selahattin Ülkümen, a été reconnu comme Juste parmi les nations, pour ses démarches volontaires dans le but de sauver les Juifs de Rhodes. »

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Publications de Reeva Spector Simon, Lyn Julius, David Meghnagi, Yves Fedida et Rifat Bali, ainsi que
la version en arabe du livre du Centre Simon Wiesenthal
Antisémitisme : la haine générique,
édité par Shimon Samuels et feu Esther Webman. Ce livre existe également en anglais, français,
russe et espagnol, chaque version étant adaptée à sa zone linguistique régionale.

Au cours de la séance de questions-réponses, les survivants participants du Farhoud ont partagé leurs témoignages. Aux questions sur la façon dont les communautés juives de la région MENA avaient réagi aux nouvelles de l’Holocauste en cours en Europe, les orateurs ont souligné que « la Shoah était pratiquement inconnue de la plupart d’entre eux ». En effet, l’Holocauste n’a pas été enseigné à l’école, en Europe non plus d’ailleurs, au moins jusqu’au procès Eichmann dans les années 1960...

En ce qui concerne les Juifs qui ont combattu aux côtés des Alliés pour libérer l’Afrique du Nord, les orateurs ont estimé que « les citoyens de confession juive étaient proportionnellement beaucoup plus enclins à défendre leur propre pays contre le danger nazi et, ce faisant, ils ont pris conscience de la nécessité de s’autodéfendre en vue des émeutes nationalistes arabes à venir. Beaucoup d’entre eux devaient constituer l’épine dorsale des futures forces armées israéliennes... ».

Une guide musulmane égyptienne, spécialiste du patrimoine juif d’Alexandrie, a relevé « la présence de nombreuses troupes juives du Commonwealth enterrées dans le cimetière du champ de bataille d’El-Alamein et dans d’autres cimetières du front égyptien ». Elle était curieuse de connaître le sort des Juifs égyptiens qui s’étaient enrôlés dans les forces britanniques.

David Dangoor a passé son enfance à Bagdad et il vit depuis les années 1960 au Royaume-Uni. Il s’implique dans le rayonnement de la science et de la médecine, de la culture et de l’art, par la voie de la Exilarch’s Foundation, créée par feu son père. Il préside le magazine Jewish Renaissance et, en ce qui nous concerne, il est membre du conseil d’administration du Centre Simon Wiesenthal au Royaume-Uni.

M. Dangoor a remercié tous les intervenants et participants pour leur contribution et a salué la coopération entre le Centre Simon Wiesenthal et Harif. Il a fait valoir la voix puissante et efficace de Shimon Samuels contre l’antisémitisme et les efforts de Lyn Julius pour faire connaître le sort des Juifs de la région MENA, deux combats indispensables. M. Dangoor a souligné que « dévoiler la vérité du passé est essentiel pour préparer l’avenir ».

M. Samuels a clôturé la réunion en rappelant qu’« en 2014, notre exposition parrainée par l’Unesco, « Le Peuple, le Livre, la Terre : 3 500 ans de relations entre le peuple juif et la Terre sainte », créée par feu le professeur Robert Wistrich, a été dépouillée de son panneau sur les Juifs de la région MENA, sous la pression de vingt-deux États arabes membres de l’Unesco ».

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« L’exposition, où qu’elle se trouve, comprendra désormais le panneau manquant sur les Juifs de la région MENA », a conclu Shimon Samuels.

L’enregistrement de cette réunion Zoom, en anglais, est disponible sur YouTube à :
https://www.youtube.com/watch?v=62-9d5BtbeY

Pour toutes questions ou informations, veuillez contacter le Centre Simon Wiesenthal à : csweurope@gmail.com et Harif à : info@harif.org
Pour en savoir plus : wiesenthal-europe.com et harif.org

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« Pour que le mal se propage, il suffit que les hommes bons ne fassent rien. » (Simon Wiesenthal, 1908-2005)